Le bonheur comme drogue

A Roch Hachana, il est dit à l’homme : « zé hayom te'hilat ma’assé’ha/ce jour est le début de tes actions » car à chaque Roch Hachana les mondes sont à nouveau créés comme ils l’ont été la première fois « zikaron léyom richone/en souvenir du premier jour ». (cf maamar יום ב' דראש השנה ה'תשכ"ח)

Tout d’abord, que signifie « ce jour est le début de tes actions » ? Nous savons que Roch Hachana ne cor

respond pas au premier jour de la création du monde mais à la création d'Adam c’est-à-dire au 6ème jour. Or, que vient nous apprendre cette phrase ? N'est-il pas évident que l'action de l'homme débute le jour de sa naissance? De plus, il n’est pas précisé de quelles actions il est question.

Puis le maamar poursuit : « be’hol Roch Hachana hou hithavout kol ha’olamot mé’hadach/à chaque Roch Hachana, les mondes sont à nouveau créés ».

Le mot "'olamot/mondes" n'existe pas dans la langue hébreu, il vient de "'elem" qui signifie "voile". Paradoxe incroyable, le monde visible à nos yeux de chair n'est en réalité qu'un voile ! Plus encore, il voile plus qu'il ne dévoile. Ainsi donc, la nouvelle lecture serait : "à chaque Roch Hachana, les voiles sont à nouveau créés". Reste à savoir quels sont ces voiles.

Avant cela, arrêtons nous sur le terme employé par le Rabbi pour parler de la création de ces voiles : "hithavout". Le mot généralement employé est "beriya/création". Le fait que le Rabbi ait choisi un autre terme doit nous interpeller. Que veut-il dire?

Le terme « hithavout » a pour racine le chem avayé et renvoie donc à une création permanente. C’est-à-dire à une création qui n’est pas autonome. En effet, à chaque instant, D-ieu recrée les mondes à partir du néant et s’Il ne le faisait pas, le monde retournerait au néant absolu. C’est en cela la différence qui est faite entre la création divine et la création humaine. En effet, lorsqu’un instrument a été façonné par l’orfèvre, celui-ci peut se passer de cet artisan. L’instrument acquiert alors une existence autonome. L’intervention de l’orfèvre devient inutile et, bien plus, l’objet continuera à exister, de manière inchangée, après sa mort. De plus, l’homme ne crée rien, il ne fait que transformer ce qui préexiste (les éléments de la nature).

Après ces explications, une énorme question se pose alors : il est écrit qu’à Roch Hachana les mondes sont à nouveau créés, mais en quoi est-ce différent des autres jours ? Ne venons-nous pas d’expliquer que D-ieu recrée les mondes à chaque instant à partir du néant ? Cela vient accentuer le fait que le Rabbi ne parle pas ici des mondes mais bien des voiles. Autrement dit, ne lis pas "monde" mais "voile".

A présent, il nous reste à comprendre quels sont ces voiles. Pour cela, lisons la suite du maamar : « zikaron leyom richon/en souvenir du premier jour ». A cela, il faut comprendre que Roch Hachana n’est pas en tout point identique au premier jour de la création. La suite du maamar nous permettra de comprendre pourquoi : « Car dès le début de la création (c’est-à-dire avant que l’homme soit créé), D-ieu avait déjà placé la recherche du taanoug (bonheur) dans le monde. Car « hou hafets hessed/Il désire faire du bien. Mais à présent, la possibilité d’atteindre ce bonheur dépend du travail de l’homme. […] Comment ? Par le chofar. Et pourquoi cela dépend-il du travail de l’homme ? Car il est enraciné dans l’essence de D-ieu. »

[Il est écrit que D-ieu a placé le taanoug/bonheur dans le monde parce qu’il est hafets hessed/Il désirait faire le bien. Cela est bien entendu un argument purement irrecevable en ce sens où D-ieu est parfait, Il n’a donc pas de manques et par conséquent ne peut avoir de désir. On en déduit donc que cet argument n’est valable seulement vu côté homme car « la Torah parle le langage des hommes » mais non vu côté D-ieu.]

Avant de commencer à expliquer, il est bon de rappeler que l’Essence de D-ieu est ce qui Le caractérise le mieux. En effet, la atsmout, c’est la liberté absolue, l’indépendance, l’autonomie. D’ailleurs, ce mot a pour racine etsem qui signifie « soi-même », ce qui me définit véritablement. Cette qualité d’essence, D-ieu a voulu en faire cadeau à l’homme en la lui donnant. Mais pour que l’homme l’apprécie véritablement, D-ieu y a placé des voiles afin que l’homme ait le mérite de le chercher et le dévoiler par ses propres efforts.

Quels sont donc ces voiles? Bien que cela peut paraitre assez incroyable, les voiles dont il est question ici sont : les sources de bonheur ! Autrement dit, ce qui empêche l’homme d’atteindre l’essence, c’est le taanoug/bonheur que D-ieu a introduit dans chaque chose de ce monde.

Essayons de raisonner. Nous venons d’expliquer que l’essence constitue la liberté et l’indépendance absolue. Pour l’atteindre, nous dit le maamar, nous devons déchirer les voiles qui sont les sources de bonheur. Cela ne veut pas dire fuir le bonheur, cela signifie ne pas être aliéné et dépendant du bonheur. La dépendance qui s’oppose à la atsmout.

Nous comprenons à présent quel est le travail de l’homme (« tehilat maasé’ha ») : c’est la manière avec laquelle l'homme va réussir à gérer les sources de bonheur, soit en étant dépendant d’elles, soit en prenant ses distances.

Plus profondément, en quoi le bonheur est-il un obstacle à la recherche de l'essence ? Car l’homme en général a tendance à mener sa vie à la recherche du bonheur : à avoir une belle maison, une belle voiture, une belle famille etc… Il n’y a rien de mal à cela, au contraire. Seulement, il faut savoir gérer ces sources de bonheur. Le pont est très étroit entre le bonheur véritable et l'aliénation au bonheur.

Pour savoir de quel côté nous nous trouvons, il existe un moyen très simple : si l’on s’effondre à la perte d’une (ou de plusieurs) sources de bonheur, c’est bien la preuve que nous y étions totalement dépendant et aliéné. Il n’est pas ici question de rester indifférent à la perte d’une source de bonheur. Non, cela doit nous interpeller puisque nous y avons mis beaucoup d’efforts. Mais il est en revanche question de voir les conséquences que cela peut causer à nos vies : si l’on repart de l’avant, c’est que nous n’étions pas aliéné ; si l’on se morfond au point de s’effondrer, c’est la preuve de notre dépendance totale au bonheur et partant, de notre éloignement de cette essence qui représente le mieux notre approche avec le divin (puisque D-ieu représente la atsmout).

Cet enseignement du Rabbi est une clé fondamentale dans notre vie quotidienne et dans notre service divin. Pour savoir si l’on est véritablement connecté à Hachem, le test se situe au niveau de "te'hilat maasséha" c’est-à-dire de la manière avec laquelle l’on va réagir à la perte d’une source de bonheur.

[Petit résumé : La création du monde, c’est l’intrusion du taanoug, ce que le Rabbi appelle « hithavout haolamot ». Pourquoi est-ce un voile ? Car rien autant que le bonheur ne peut créer une dépendance. Celui qui arrive à sortir de ce piège est celui qui possède la atsmout, c’est la preuve qu’il est connecté à l’Essence. Il est « comme D-ieu » indépendant et soumis à rien.]

Pourquoi le maamar dit-il « en souvenir du premier jour » employant seulement le terme « souvenir » sous entendant une différence par rapport au premier jour de la création ? Car le taanoug n’a été introduit que pour l’homme ou plutôt, la perception du taanoug ne se fait que par l’homme.

On peut d’ailleurs le voir dans la Torah elle-même. Juste après la création de l’homme, il est écrit que « D-ieu fit pousser de la terre toutes sortes d’arbres agréables à regarder et bons à manger ». Mais pourquoi la Torah nous le dit-elle juste après la création de l’homme ? Les arbres ont pourtant été créés avant l’homme ! De là, nous en déduisons que c’est précisément pour l’homme que D-ieu a placé le bonheur, le plaisir.

Cela nous pousse à une réflexion plus profonde : pourquoi l’arbre de la connaissance du bien et du mal ('ets hada'at tov véra') était-il défendu alors qu’il était le plus somptueux du Jardin ?! Et pourquoi s’appelle-t-il « tov véra » ? Car, expliquent les maitres de la ‘Hassidout, c’est un tov/bien qui mène vers le ra'/mal du fait qu’il y ait le da'at entre les deux. Et qu’est ce que le da'at ? C’est la hitkachrout, l’attachement, l’aliénation.

En d’autres termes, lorsque l’on s’attache à une chose au point de ne plus pouvoir s’en passer, même si elle est bonne, elle finit par se transformer en mal...
Commentaires (1)

1. Myriam : 635 Total amis (site web) 30/08/2012

c'est excellement clair et à mediter toute cette nouvelle année qui va commencer : donne au sage qu'il exerce sa sagesse!! chabbat Chalom

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