Parachat Noa'h : unité ou uniformité

Tous les personnages bibliques possèdent, bien avant qu’ils ne deviennent des géants, un potentiel à exploiter. C’est le cas, par exemple, pour Abraham au sujet duquel la Torah en parle sous forme allusive bien avant sa naissance, à la fin du récit de la création.

En effet, il est écrit « élé tol
dot hachamayim vehaaretz "béhibaram"/Ceux-ci sont les produits du ciel et de la terre "lorsqu’ils furent créés" » mais le Midrach permute les lettres et lit « béAbraham/pour Abraham ». Autrement dit, D-ieu a créé le monde à l’intention d’Abraham car celui-ci personnifiait le ‘Hessed (bonté), qui est l’un des piliers du monde comme il est dit « olam ‘hessed yibané/le monde a été construit sur la bonté » (Zohar). Cela laisse entendre qu’Abraham est le seul à avoir réalisé l’objectif fixé par D-ieu à l’univers, puisqu’avant sa venue, l’humanité a systématiquement failli à sa mission.

Si Abraham est devenu un géant c’est parce qu’il a réussi à exploiter son potentiel au bon moment. Quel a été ce moment ? L’épisode de la Tour de Babel, à l’époque de Nimrod qui en était l’initiateur. C’est à ce moment que le potentiel d’Abraham s’est dévoilé.

Nous allons essayer de comprendre ce qui a éveillé chez Abraham cette prise de conscience dans l’épisode de la Tour de Babel.

La Tour de Babel, justement, parlons-en. Il est curieux de constater qu’au premier abord, sans les explications de nos maitres, la faute de la Tour de Babel est difficilement identifiable. En effet, la Torah ne fait en aucun cas mention d’une faute, du moins lorsqu’on lit le texte d’une manière superficielle. De plus, les acteurs de cette faute avaient une qualité plutôt noble et demandée par la Torah : celle de l’unité. Plus encore, c’est la condition sinequanone proclamée par la Torah pour amener le monde à la Délivrance finale comme il est écrit : « bayom hahou yiyé Hachem e’had ouchmo e’had ».

La génération de la Tour de Babel était extrêmement unie comme il est dit « vayehi kol haaretz safa e’hat oudvarim a’hadim/Toute la terre était d’un seul langage et de paroles uniques ». Pourtant, la chose a déplu à Hachem : « L’Eternel descendit pour voir la ville et la tour qu’avaient construites les Bnei Adam. L’Eternel dit : voici, (ils sont) un peuple et ils ont tous une (seule) langue et c’est ce qu’ils ont commencé (à construire) et maintenant ne doit-on pas les empêcher de faire tout ce qu’ils ont l’intention de faire ? ».

Arrêtons-nous un instant sur l’expression « Bnei Adam ». Pourquoi le texte a-t-il besoin de le signaler ? Peut-on être les fils d’un autre qu’Adam ? Il aurait été plus judicieux - semble t-il - d'employer l'expression « Bnei Noa’h ». Rachi en explique la raison : il semblerait qu’ils aient agi de la même manière qu’Adam qui avaient renié le bienfait que D-ieu lui avait donné (à savoir « une aide face à lui », une femme). Ils ont de même renié le bienfait que D-ieu leur avait répandu en les sauvant du déluge. Voilà pour l'explication de Rachi.

Plus profondément, l’un des aspects de la faute d’Adam comporte deux points. Le premier est qu’il a été ingrat vis-à-vis d’Hachem, en disant qu’il n’avait pas besoin de la femme. Le second est qu’il a rejeté la responsabilité de sa faute sur Hachem en lui disant « c’est la femme que TU m'as adjointe qui m’a donné de l'arbre ».

Toute l’idéologie de la génération de la tour de Babel tourne autour de cette déculpabilisation, de cette déresponsabilisation. C’est le système subtil qu’avait choisi de mettre en place Nimrod afin d’évincer D-ieu de Son monde. En effet, en déresponsabilisant les hommes, ces derniers ne se voient plus redevables de rien vis-à-vis de leur Créateur et par conséquent se laisseront aller à leurs pulsions.

Comment Nimrod va-t-il s’y prendre pour arriver à ses fins ? Il suffit de lire les quelques versets auparavant : « Toute la terre était d’un seul langage et des paroles uniques ». Autrement dit, tout le monde tenait le même discours. Nous assistons alors à la création de la pensée unique, à l’uniformisation du discours. Cette idée d’uniformité se retrouve dans leurs actes ; ils décident de construire UNE seule tour au CENTRE.

A présent, comprenons pourquoi cela a déplu à D-ieu. Lors du don de la Torah, les Bnei Israël reçurent la Torah « kéich e’had bélev e’had/comme un homme avec un seul cœur ». Cela laisse entendre l’unité du cœur, l’amour fraternel, l’entraide. Tandis que dans notre paracha, il est écrit « safa e’hat oudvarim a’hadim/un seul langage et des paroles uniques ». Autrement dit, la mise en place d’un discours formaté auquel chacun devait s’y soumettre.

Ce point n’est pas sans rappeler l’authenticité de la Torah qui est appelée « Torat emet/Torah de Vérité » car elle n’impose pas une seule et même manière ABSOLUE de vivre. Comment le pourrait-elle ? Peut-on contracter l’Infini de la Parole Divine dans une seule et même parole humaine et finie ?

On le sait, il existe de nombreux courants dans le judaïsme, les sefarades et les ashkénazes qui eux-mêmes possèdent des sous-branches etc.. Dans la Torah elle-même, il existe « 70 facettes de la Torah » pour chaque lettre, mot, verset etc.. Parfois avec des explications qui SEMBLENT totalement contradictoires les unes des autres. Mais c’est aussi cela la Vérité, c’est de toujours être en mouvement, de ne pas se figer sur une interprétation, d’être en recherche constante, d’aller de l’avant. Ce que semble bien vouloir dire le mot « hala’ha » que l’on traduit faussement par « loi » mais qui signifie « se diriger, aller vers ».

En définitive, l’idéologie de la Tour de Babel est bien plus d’actualité qu’elle n’y parait en ce sens où elle fait la part belle à la collectivité au dépens de l’individualité, à des fins pernicieuses.
En quelque sorte, nous vivons tous l’idéologie de la Tour de Babel, chacun à un niveau différent. Les uns se diront : « je ne peux pas ne pas travailler Chabbat, j’ai des obligations vis-à-vis de mon patron et de ma famille à nourrir ». Les autres se diront : « je ne peux pas m’habiller Tsniout dans la société actuelle en 2012, que penseront de moi les gens ? Que je suis une ringarde etc.. ». Ainsi, se met en place le système de déresponsabilisation de la faute par l’intermédiaire du système collectif et formaté.

A présent, nous pouvons répondre à la question initiale qui était de comprendre pourquoi l’épisode de la Tour de Babel a-t-elle été l’événement déclencheur dans la prise de conscience d’Abraham. Tout simplement parce qu’Abraham sera le premier à se révolter contre la prise en charge de l’individu par la collectivité en l’uniformisant. C’est la raison pour laquelle il sera appelé « îvri » qui signifie « passage » car il sera le seul à même de faire passer l’humanité du mensonge à la Vérité. Le message pour nous est clair : ayant tous en nous une « étincelle d’Abraham », essayons, à notre niveau, de briser ce monde de mensonge et d’y faire vivre la Parole divine du D-ieu Unique.
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