Le sens de l'argent pour la Torah

Le traité "Irouvim65b" nous enseigne qu'un homme se révèle en trois occasions: « kosso (l'alcool), kisso (l'argent), ka'asso (la colère) » ; certains sages rajoutent : aussi dans la manière de rire. Ainsi, le rapport à l'argent aurait ce pouvoir de révéler la part intime de l'être, de mettre à jour ce que l'homme cherche à cacher.

Or, à tout considérer, il n'y a pas plus impersonnel, plus neutre que le numéraire. L'argent n'est-il pas, par sa nature même, ce qui n'est rien en soi, et qui devient par convention universelle la valeur référentielle. C'est l'extrême abstraction de l'argent qui lui confère sa puissance. Eût- il été un objet qui de lui-même posséderait un quelconque intérêt il perdrait aussitôt sa fonction de valeur. Le billet d'un $ donné par le Rabbi de Loubavitch cesse d'être un billet de banque aux yeux de ses disciples pour devenir une relique sainte ; il perd sa dimension de valeur, il devient un objet symbolique.

Comment se fait-il que ce qui est le plus universel soit précisément ce qui possède le pouvoir de révéler la part la plus singulière chez l'homme ?

On pourrait évidemment répondre que c'est justement cela qui se manifeste dans le rapport à l'argent, le degré d'aliénation universelle. Plus on est près de ses sous plus on laisse apparaître sa disposition à être objet du collectif, sa dépossession personnelle.

Plus on affirme la valeur sociale de posséder plus on s'éloigne de ce qui au plus profond n'en a cure, la lumière vive de l'âme. Dès lors le don, la possibilité de se défaire de ses biens marquera la capacité à rompre le pacte universel de l'esclavage. Ce qui depuis la plus tendre enfance se greffe dans la conscience et édicte l'équivalence satanique entre la vie et l'affirmation sociale est ébranlé par la faculté de donner. Ce n'est plus : n'existe vraiment que celui qui possède, mais précisément celui qui est capable de dessaisissement.

Ainsi la problématique de l'argent nous confronte d'emblée avec le catéchisme occidental qui a posé l'équivalence de l'affirmation par la richesse, la violence du plus fort et l'existence. La joie d'exister ne prend sa pleine dimension que dans la mesure où elle suscite convoitise et jalousie chez l'autre. C'est d'ailleurs la dimension même d'Essav (l'occident) que de poser comme essence de l'être ses manifestations mondaines. Rompre ce rapport à l'argent serait dès lors la capacité de révéler ce qui n'a pas été entamé, sali. Le fait de donner ne serait donc pas une simple "bonne action", mais la possibilité d'un arrachement à la tyrannie de l'être.

Dans cette perspective, l'argent a une dimension négative, il reste l'incarnation du monde dans sa dimension frivole et cupide. Il voile le sens, l'orientation de l'être pour le figer dans la stagnation de l'avoir. Serait-il possible d'envisager l'argent sous un aspect plus positif ? Un midrach nous révèle que celui qui le premier a inventé l'argent serait précisément... Abraham.

Cette invention ne peut être, pour peu que l'on soit familiarisé avec les textes hébraïques, une simple découverte. Elle témoigne d'un nouveau sens pour l'humain inauguré par Abraham qui va produire un triple effet. Premièrement, ce qui se joue dans l'argent, et surtout dans les notions de valeur, n'est pas simplement de l'ordre de l'aliénation et de la liberté.

L'argent inaugure une dimension fondamentale qui apparaît pour la première fois dans la Torah, la distinction entre "possession" et "propriété" (rechout et ba'alout). Dans une humanité de troc cette distinction est impossible puisque je dois posséder l'objet pour en être propriétaire. L'argent va permettre l'acquisition d'un objet sans que celui-ci soit encore possédé, et, par là, ouvrir un registre du droit qui excède le contingent ou le fait brut. Dès lors, l'argent inaugure un droit qui n'est plus le résultat du réel mais qui plus fondamentalement prend sa source dans l'ailleurs.

Il va sans dire que cette ouverture permet d'éclairer un ordre du sensé arraché du contingent et donne à entendre la voix de la transcendance. Deuxièmement, le commerce n'est plus un simple échange de marchandises, il tisse un lien universel et fraternel. Il crée un rapport entre les hommes qui les arrachent de la barbarie naturelle où par la violence et le meurtre le désir s'assouvit. Il substitue un rapport de dévoration par celui déjà civilisé d'échange, qui implique fondamentalement une reconnaissance réciproque.

L'argent s'illustre dans le lien social qui circule entre les êtres. Ce n'est évidemment pas un hasard si le Talmud désigne l'argent par le terme damim (sang), révélant par là la circulation vitale que l'argent effectue dans l'agencement social. Troisièmement, si l'argent a le pouvoir de donner de la valeur à toute chose c'est qu'il est aussi un vecteur d'unification. Ainsi dans le geste économique qui consiste à jauger le prix d'une chose se dessine déjà le signe métaphysique suggérant que toute chose à une valeur et qu'elle est exposée à un jugement.

Le midrach précise que la pièce de monnaie créée par la femme était doublement gravée, (selon Rachi) côté pile Abraham et Sarah dans leur vieillesse, côté face Abraham et Sarah dans leur jeunesse, (selon Tosfot) côté pile Abraham et Sarah, côté face leur enfant Isaac et sa femme Rebbeca. Comme si la valeur n'avait de sens que si elle rendait possible un retournement. Un renversement des valeurs ! De qu'elle renversement s'agit-il donc ?

Un autre midrach nous enseigne que le ma'hatsit hachekel, (le demi chekel que chaque juif devait donner une fois par an et avec lequel on achetait les sacrifices pour le Tabernacle) aurait été montré en flammes par D. à Moïse. Une pièce de feu !

Or le feu est précisément ce qui rend tout ce qu'il touche feu ... On pourrait expliquer le midrach de la façon suivante : le monde est organisé autour de la notion de valeur. Que ce soit bien évidemment l'ordre économique mais aussi politique ou artistique. Toute la mécanique sociale tourne autour de valeurs qui agencent, ordonnent, organisent l'espace civique.

Or, à y bien réfléchir, toute cette formidable production de valeurs est au service du désir, du besoin, bref, la valeur qui est en essence de l'ordre transcendant, qui est le reflet de la divinité en l'homme, qui vérifie son pouvoir d'abstraction, est utilisée pour ce qu'il y a de plus bas en l'homme, ses appétits. On assiste dans presque toutes les civilisations à une effroyable falsification de l'image humaine ; le lieu même de son élection n'est que le prétexte à sa plus grande déchéance ; l'esprit est au service du corps. La symbolique de la pièce en feu nous indique qu'il va falloir s'envisager dans un geste diamétralement opposé.

Les valeurs mêmes les plus insignifiantes ne sont pas de simples vecteurs au service de la matérialité, mais bien plutôt le signe de la résonance divine en ce monde qui en amont les rend possible. Le feu, le feu de l'âme, le feu de la Torah, renvoie à la valeur suprême, la valeur qui rend la valeur possible ; c'est-à-dire le regard de D... sur l'homme.

Le kosso kisso ka'asso est donc bien plus qu'un révélateur psychologique, il témoigne du destin de l'humain même. Car que faisons-nous de nos valeurs ? Nous ont-elles servi à mieux vivre, à domestiquer nos vies, à leur donner un sens bourgeois et confortable, ou bien toute valeur a-t-elle été l'occasion d'un choix éthique, d'une rencontre avec le divin et l'absolu ? C'est la question fondamentale qu'un juif doit quotidiennement se poser; le bien est-il à mon service où suis-je au service du bien ? On assiste d'ailleurs à un curieux phénomène.

Souvent, de grands initiés tout proches de D... consacrent une grande partie de leur temps à lever des fonds pour des institutions d'études ou de charité. Ils y rencontrent des hommes fort riches et souvent fort éloignés du judaïsme. Les deux protagonistes sont confrontés à une double épreuve : le sage va être exposé constamment à voir dans le numéraire la solution à tous ses problèmes, alors que seuls l'effort fourni et la résistance au désespoir doivent faire sens dans sa quête spirituelle. Quand à celui qui donne l'argent il prend le risque de s'imaginer qu'il est en cela le partenaire de D..., alors qu'en vérité c'est D... qui lui octroie gracieusement la possibilité de donner un sens à sa vie et aux milliers d'heures passées à amasser de la ferraille et des morceaux de papiers. Pour l'un et l'autre, l'argent recouvre la même ambiguïté ; c'est le rien, l'absolue non valeur, qui va paradoxalement mettre en perspective la valeur suprême de leur vie.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×